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« Revalorisons le métier d’agent pénitentiaire et donnons-leur plus de marges d’action »

FIGAROVOX/TRIBUNE - Sensible à la colère inédite des gardiens de prison, Louis Vogel détaille les mesures que devrait prendre le gouvernement dès maintenant pour revaloriser cette profession et s’attaquer au problème de la surpopulation carcérale.

Les prisons sont le point névralgique de tout système judiciaire. Leur malaise récent est le reflet d’une crise sourde et profonde de la justice.

Car les signaux alarmants s’accumulent depuis trop longtemps : surpopulation carcérale, difficultés dramatiques à recruter les surveillants de prison, insécurité chronique... viennent nourrir un mal-être profond que j’ai pu constater en m’entretenant notamment avec des représentants de syndicats de gardiens. Si les récentes agressions de Vendin-le-Vieil dans le Pas-de-Calais et de Borgo en Haute-Corse ont nourri le plus grand mouvement de mobilisation de gardiens en vingt-cinq ans, c’est bien parce qu’elles ne viennent que s’ajouter à un tableau déjà fort sombre.

Les Français ne s’y trompent pas, et ne témoignent plus que d’une confiance vacillante dans la justice, comme le démontrait le sondage du Club d’Iéna par l’institut IFOP de mars 2017, « Le regard des Français sur la justice ».

Pour surmonter durablement cette crise, nous devons adopter une posture fondamentalement nouvelle et entendre la revendication des personnels pénitentiaires : plus de moyens humains, plus de marges d’action, une meilleure sécurité, et des dispositifs adaptés à l’évolution des profils des détenus.

Nous devons donc agir sur plusieurs plans simultanément, en développant une approche pragmatique et cohérente.

D’abord, il s’agit de revaloriser le métier d’agent pénitenitaire, en créant une police pénitentiaire avec un véritable statut qui intègre les agents en mission, et en revisitant la politique de primes. Au-delà du statut et de la rémunération, il faut mieux protéger nos agents dans l’exercice de leur métier au quotidien : nous devons les armer en dehors même de toute situation exceptionnelle, consacrer davantage de moyens à leur formation initiale et continue, mais également leur donner des marges d’action plus grandes, comme la possibilité pour les agents de pratiquer des fouilles sur les détenus qui rentrent de permissions de manière plus systématique.

Ensuite, il est impératif de créer 30 000 nouvelles places de prison pour lutter contre la surpopulation carcérale et favoriser l’encellulement individuel. L’urgence est claire, et les chiffres désormais bien connus : nous disposons de 59 770 places de prison pour près de 69 000 détenus, et de 90 places pour 100 000 habitants (contre 150 au sein des pays du Conseil de l’Europe). Le programme de construction est donc urgent et nécessaire. Le mécanisme du grand emprunt a permis de dégager 7,7 milliards d’euros pour les universités : des mécanismes semblables doivent permettre de soutenir un programme indispensable au bon fonctionnement de la justice. La construction demandant nécessairement du temps, nous devons dans l’intervalle diversifier les peines et les établissements pénitentiaires, en recourant davantage à la pratique des prisons ouvertes, largement adoptée par d’autres pays comme le Danemark ou le Royaume-Uni, où elles accueillent respectivement 30 % et 10 % des détenus.

Dans ma ville de Melun par exemple, il existe un centre de semi-liberté. Les détenus ont l’opportunité de travailler ou de rechercher un emploi la journée mais doivent regagner cette ancienne maison d’arrêt pour la nuit. Cela peut permettre aux détenus de se réinsérer progressivement dans la société.

Un centre de détention plus classique existe également. Les détenus ont accès au travail avec des postes en atelier d’imprimerie ou de métallurgie par exemple. Près de 62 % des détenus travaillent. L’ambiance de la prison est connue pour être calme. D’ailleurs l’établissement ne connaît que très peu de phénomènes de violences.

Enfin, nous devons repenser notre politique carcérale concernant les détenus radicalisés. Le défi est nouveau, et les réponses doivent être spécifiques : soutenons et redynamisons la filière du renseignement en détention ; facilitons les écoutes pour mieux connaître les profils djihadistes et les moyens de les déradicaliser ; multiplions les transferts de ces détenus, renforçons leur isolement, imposons-leur des activités nombreuses, et empêchons-les réellement de communiquer avec l’extérieur.

La question de la création de quartiers spécifiques pour les djihadistes au sein des prisons françaises doit être en revanche écartée selon moi. Il serait plus judicieux de créer des prisons spécialisées de haute sécurité pour tous les condamnés pour des infractions en lien avec l’islamisme radical. Ces établissements seraient supervisés par des spécialistes des phénomènes de radicalisation : psychologues ou encore gardiens ayant reçu des formations spécifiques. Ainsi, on limiterait le risque de propagation des idées radicales comme c’est malheureusement bien trop souvent le cas dans nos prisons actuelles.

Les acteurs de terrain sont aussi concernés par la déradicalisation. La création de cellules municipales d’échanges permettrait l’examen de situations individuelles afin de repérer en amont les premiers signaux de la radicalisation.

Ces pistes d’action doivent faire partie d’une réponse d’ensemble : la profondeur du changement à mener signifie que l’on ne pourra se contenter d’une série de recettes pour réparer ponctuellement tel ou tel élément du système.

Il faut adopter un langage de vérité, celui qui consiste à constater le malaise de notre système carcéral. Un langage d’efficacité en diversifiant les peines et les types d’établissement et un langage de respect en donnant à notre personnel pénitentiaire de meilleures conditions de travail et de rémunération.

Notre action doit être cohérente, pragmatique et fondée sur une vision ambitieuse pour la justice. La sécurité des fonctionnaires de justice et la confiance des Français sont à ce prix.

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